Le dedans et le dehors


Dehors et dedans forment une dialectique d'écartèlement et la géométrie évidente de cette dialectique nous aveugle dès que nous la faisons jouer dans des domaines métaphoriques. Elle a la netteté tranchante de la dialectique du oui et du non qui décide de tout. On en fait, sans y prendre garde, une base d'images qui commandent toutes les pensées du positif et du négatif. Les logiciens tracent des cercles qui se chevauchent ou s'excluent et aussitôt toutes leurs règles sont claires. Le philosophe, avec le dedans et le dehors pense l'être et le non-être. La métaphysique la plus profonde s'est ainsi enracinée dans une Géométrie implicite, dans une géométrie qui - qu'on le veuille ou non - spatialise la pensée ; si le métaphysicien ne dessinait pas, penserait-il ? L'ouvert et le fermé lui sont des pensées. L'ouvert et le fermé sont des métaphores qu'il attache à tout, jusqu'à ses systèmes. Dans une conférence où Jean Hyppolite a étudié la subtile structure de la dénégation, bien différente de la simple structure de la négation, Jean Hyppolite a pu justement parler d'un " premier mythe du dehors et du dedans ". Hyppolite ajoute: " Vous sentez quelle portée a ce mythe de la formation du dehors et du dedans : c'est celle de l'aliénation qui se fonde sur ces deux termes. Ce qui se traduit dans leur opposition formelle devient au-delà aliénation et hostilité entre les deux. " Et ainsi, la simple opposition géométrique se teinte d'agressivité. L'opposition formelle ne peut pas rester tranquille. Le mythe la travaille. Mais on ne doit pas étudier ce travail du mythe à travers l'immense domaine de l'imagination et de l'expression en lui donnant la fausse lumière des intuitions géométriques.
L'en-deça et l'au-delà répètent sourdement la dialectique du dedans et du dehors : tout se dessine, même l'infini. On veut fixer l'être et en le fixant on veut transcender toutes les situations. On confronte alors l'être de l'homme à l'être du monde comme si l'on touchait aisément les primitivités. On fait passer au rang d'absolu la dialectique de l'ici et du là. On donne à ces pauvres adverbes de lieu des puissances de détermination ontologique mal surveillées. Bien des métaphysiques demanderaient une cartographie. Mais, en philosophie, toutes les facilités se paient et le savoir philosophique s'engage mal à partir d'expériences schématisées.

Gaston Bachelard
La poésie de l'espace

(Presses Universitaires de France, 1957)





Le lieu de la vérité

Les villes quadrangulaires, réticulaires (Los Angeles, par exemple) produisent, dit-on, un malaise profond ; elles blessent en nous un sentiment cénesthésique de la ville, qui exige que tout espace urbain ait un centre où aller, d'où revenir, un lieu complet dont rêver et par rapport à quoi se diriger ou se retirer, en un mot s'inventer. Pour de multiples raisons (historiques, économiques, religieuses, militaires), l'Occident n'a que trop bien compris cette loi: toutes ses villes sont concentriques ; mais aussi, conformément au mouvement même de la métaphysique occidentale, pour laquelle tout centre est le lieu de la vérité, le centre de nos villes est toujours plein : lieu marqué, c'est en lui que se rassemblent et se condensent les valeurs de la civilisation : la spiritualité (avec les églises), le pouvoir (avec les bureaux), l'argent (avec les banques), la marchandise (avec les grands magasins), la parole (avec les agoras: cafés et promenades) : aller dans le centre, c'est rencontrer la " vérité " sociale, c'est participer à la plénitude superbe de la " réalité ".

La ville dont je parle (Tokyo) présente ce paradoxe précieux : elle possède bien un centre, mais ce centre est vide. Toute la ville tourne autour d'un lieu à la fois interdit et indifférent, demeure masquée sous la verdure, défendue par des fossés d'eau, habitée par un empereur qu'on ne voit jamais, c'est-à-dire, à la lettre, par on ne sait qui. Journellement, de leur conduite preste, énergique, expéditive comme la ligne d'un tir, les taxis évitent ce cercle, dont la crête basse, forme visible de l'invisibilité, cache le " rien " sacré. L'une des deux villes les plus puissantes de la modernité est donc construite autour d'un anneau opaque de murailles, d'eaux, de toits et d'arbres, dont le centre lui-même n'est plus qu'une idée évaporée, subsistant là non pour irradier quelque pouvoir, mais pour donner à tout le mouvement urbain l'appui de son vide central, obligeant la circulation à un perpétuel dévoiement. De cette manière, nous dit-on, l'imaginaire se déploie circulairement, par détours et retours le long d'un sujet vide.

Roland Barthes L'empire des signes Editions Flammarion, 1984.




Les villes continues

Je devrais, pour te parler de Penthésilée, commencer par te décrire l'entrée de la ville. Sans doute, en imagination, vois-tu se dresser sur la plaine poudreuse une enceinte de murailles, t'approches-tu pas à pas de la porte, surveillée par les employés de l'octroi qui déjà regardent méchamment tes paquets.
Tant que tu n'es pas arrivé jusque-là, tu restes au-dehors ; tu passes sous une archivolte, et tu te retrouves dans la ville ; elle t'entoure de toute son épaisseur compacte ; taillé dans la pierre, il y a un dessin qui se révélera à toi si tu en suis le tracé anguleux.
Si c'est ce que tu crois, tu te trompes : à Penthésilée, il en va autrement. Il y a des heures que tu avances et tu ne sais pas bien si tu es déjà au milieu de la ville ou si tu es encore au-dehors. Comme un lac aux rives basses qui se perd dans des marais, Penthésilée se répand sur des milles aux alentours, en un bouillon urbain délayé dans la plaine : immeubles insipides qui se tournent le dos dans des près mal peignés, entre des palissades de planches et des toits de tôle ondulée. De temps en temps, sur le bord de la route, des constructions aux pauvres façades se pressent les unes contre les autres, très hautes ou très basses, comme un peigne édenté, qui semblent indiquer que bientôt les mailles du tissu vont se resserrer. Mais tu continues et retrouves encore des terrains vagues, puis un faubourg plein de rouille avec ses ateliers et ses dépôts d'ordures, un cimetière, une foire avec ses manèges, un abattoir, tu pénètres dans une misérable rue commerçante qui se perd entre des morceaux de campagne pelée.

Les gens qu'on rencontre, si tu leur demandes
- Pour Penthésilée ?
font un geste circulaire dont tu ne sais pas s'il veut dire : " Ici ". ou bien : " Plus loin ", ou : " Tout autour ", ou encore : " De l'autre côté. "
- La ville, demandes-tu en insistant.
- Nous venons ici tous les matins pour travailler, répondent les uns. Et les autres :
- Nous revenons ici pour dormir.
- Mais la ville où on vit ? demandes-tu.
- Elle doit être, disent-ils, par là. Et les uns tendent le bras d'un côté vers une concrétion de polyèdres opaques, à l'horizon, tandis que les autres indiquent dans ton dos des flèches fantomatiques.
- Alors, je l'ai dépassée sans m'en apercevoir?
- Mais non, essaie de continuer un peu.

Tu continues, tu passes d'une périphérie à une autre, et l'heure vient de quitter Penthésilée. Tu demandes ta route pour sortir de la ville ; tu retraverses la suite des faubourgs en désordre. semblables à un pigment laiteux ; la nuit arrive des fenêtres tantôt moins, tantôt plus nombreuses s'éclairent. Si, cachée dans quelque pli ou poche de ce cercle ébréché, existe une Penthésilée reconnaissable et dont celui qui y a été peut se souvenir, ou bien si Penthésilée n'est que la périphérie d'elle-même et possède partout son centre, c'est ce que tu as renoncé à comprendre. La question qui maintenant commence à te ronger l'esprit est plus angoissante : hors de Penthésilée, existe-t-il un dehors ? Ou bien, pour autant que tu t'éloignes de la ville, ne fais-tu que passer d'un limbe à l'autre sans arriver à en sortir ?

Italo Calvino Les villes invisibles
Traduit de l'Italien par Jean Thibaudeau (Edition du Seuil - 1974)



Les villes et les échanges

A Sméraldine, ville aquatique, un réseau de canaux et un réseau de rues se superposent et se recoupent. Pour aller d'un endroit à un autre, tu as toujours le choix entre le parcours terrestre et le parcours en barque: et comme à Sméraldine le chemin le plus court d'un point à un autre n'est pas une droite mais une ligne en zigzags ramifiée en variantes tortueuses, les voies qui s'offrent aux passants ne sont pas simplement deux, il y en a beaucoup, et elles augmentent encore si l'on fait alterner trajets en barque et passages à pieds secs.
Ainsi l'ennui de parcourir chaque jour les mêmes rues est-il épargné aux habitants de Sméraldine. Bien plus: l'ensemble des voies de communication n'est pas disposé sur un seul plan, il forme au contraire un jeu de montagnes russes, avec petits escaliers, chemins de ronde, ponts en dos d'âne, voies suspendues. En combinant des segments de trajets divers, les uns surélevés les autres pas, chaque habitant se donne chaque jour le plaisir d'un nouvel itinéraire pour aller dans les mêmes endroits. A Sméraldine, les vies les plus routinières et les plus calmes se passent sans répétitions.
Ici comme ailleurs, ce sont les vies secrètes et aventureuses qui se voient exposées aux plus fortes contraintes. Les chats de Sméraldine, les voleurs, les amants clandestins suivent des chemins les plus haut perchés et les moins continus, sautant d'un toit sur un autre, se laissant tomber d'une terrasse sur un balcon, contournant les gouttières d'une démarche de funambule. Tout en bas, les rats courent dans le noir des cloaques à la queue leu leu, en compagnie des conspirateurs et des contrebandiers: ils passent la tête par les bouches des égouts et les regards des caniveaux, ils se faufilent entre deux murs et dans des venelles, ils traînent d'une cache dans une autre des croûtes de fromage, des denrées prohibées, des barils de poudre à canon, ils traversent la ville compacte par l'entrelacs de ses boyaux souterrains.
Un plan de Sméraldine devrait comporter, marqués avec des encres de couleurs différentes, tous ces tracés, solides et liquides, visibles et cachés. Il est plus difficile d'y fixer le chemin des hirondelles, qui coupent l'air au-dessus des toits, descendent ailes immobiles le long de paraboles invisibles, s'en écartent pour avaler un moustique, remontent en spirale, frôlent un clocheton, dominent en tous les points de leurs sentiers aériens chacun des points de la ville.

Italo Calvino Les villes invisibles
Traduit de l'Italien par Jean Thibaudeau (Edition du Seuil - 1974)



Les villes et le regard

C'est selon l'humeur de celui qui la regarde que Zemrude prend sa forme. Si tu y passes en sifflotant, le nez au vent, conduit par ce que tu siffles, tu la connaîtras de bas en haut: balcons, rideaux qui s envolent, jets d'eau. Si tu marches le menton sur la poitrine, les ongles enfoncés dans la paume de la main, ton regard ira se perdre à ras- de terre, dans les ruisseaux, les bouches d'égout, les restes de poisson, les papiers sales. Tu ne peux pas dire que l'un des aspects de la ville est plus réel que l'autre, pourtant tu entends parler de la Zemrude d'en-haut surtout par ceux qui se la rappellent pour s'être enfoncés dans la Zemrude d'en-bas, parcourant tous les jours les mêmes morceau de rue et retrouvant le matin la mauvaise humeur de la veille collée au pied des murs. Pour tous, vient tôt ou tard le jour où ils abaissent le regard en suivant les gouttières et ne parviennent plus à le détacher du pavé. Le cas opposé ,n'est pas exclu, mais il est plus rare: c'est pourquoi nous continuons à tourner dans les rues de Zemrude avec des yeux qui désormais fouillent plus bas que les caves, jusque dans les fondations et les puits.

Italo Calvino Les villes invisibles
Traduit de l'Italien par Jean Thibaudeau (Edition du Seuil - 1974)



Les villes effilées

La ville de Sophronia se compose de deux moitiés de ville. Dans l'une, il y a le grand-huit volant aux bosses brutales, le manège avec ses chaînes en rayons de soleil, la roue avec ses cages mobiles, le puits de la mort avec ses motocyclistes la tête en bas, la coupole du cirque avec la grappe de trapèzes qui pend en son milieu. L'autre moitié de la ville est en pierre, en marbre et en ciment, avec la banque, les usines, les palais, l'abattoir, l'école et tout le reste. L'une des moitiés de ville est fixe, l'autre est provisoire, et quand le terme de sa halte est arrivé, ils la déclouent, la démontent et l'emportent pour la replanter sur les terrains vagues d'une autre-moitié de ville.
Ainsi chaque année survient le jour où les manoeuvres enlèvent les frontons de marbre, descendent les murs de pierre, les pylônes de ciment, démontent le ministère, le monument, les docks, la raffinerie de pétrole, l'hôpital, les chargent sur des remorques, pour suivre de place en place l'itinéraire de chaque année. Ce qui demeure ici, c'est la demi-Sophronia de tirs à la cible et de manèges, avec le cri suspendu dans la nacelle du huit volant la tête à l'envers, et elle commence à compter combien de mois, combien de jours elle devra attendre pour que revienne la caravane et qu'une vie complète recommence.

Italo Calvino Les villes invisibles
Traduit de l'Italien par Jean Thibaudeau (Edition du Seuil - 1974)



Les villes et le regard

Les anciens construisirent Valdrade sur les rives d'un lac avec des maisons aux vérandas entassées les unes au-dessus des autres et des rues hautes dont les parapets à balustres dominent l'eau. De sorte qu'en arrivant le voyageur voit deux villes: l'une qui s'élève au-dessus du lac et l'autre, inversée, qui y est reflétée. Il n'existe ou n'arrive rien dans l'une des Valdrade que l'autre Valdrade ne répète, car la ville fut construite de telle manière qu'en tous ses points elle soit réfléchie par son miroir, et la Valdrade qui est en bas dans l'eau contient non seulement toutes les cannelures et tous les reliefs des façades qui se dressent au-dessus du lac mais encore l'intérieur des appartements avec les plafonds et planchers, la perspective des couloirs, les glaces des armoires.
Les habitants de Valdrade savent que tous leurs actes sont à la fois l'acte lui-même et son image spéculaire, laquelle possède la dignité particulière des images, et interdit à leurs consciences de s'abandonner ne serait-ce qu'un instant au hasard ou à l'oubli. Même quand les amants aux corps nus se tournent et se retournent peau contre peau cherchant comment se mettre pour prendre l'un de l'autre davantage de plaisir, même quand les assassins plantent leur couteau dans les veines noires du cou, et plus le sang grumeleux coule plus ils enfoncent la lame qui glisse entre les tendons, ce n'est pas tellement leur accouplement ou leur meurtre qui importe que l'accouplement ou le meurtre des images limpides et froides dans le miroir.
Le miroir tantôt grandit la valeur des choses, tantôt la nie. Tout ce qui paraît valoir quelque chose au-dessus du miroir ne résiste pas à la réfection. Les deux villes jumelles ne sont pas égales, puisque rien de ce qui existe ou arrive à Valdrade n'est symétrique: et qu'à tout visage ou geste répondent dans le miroir un geste ou un visage inversé, point par point. Les deux Valdrade vivent l'une pour l'autre, elles se regardent dans les yeux: mais elles ne s'aiment pas.

Italo Calvino Les villes invisibles
Traduit de l'Italien par Jean Thibaudeau (Edition du Seuil - 1974)

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